LES CINQ BRANCHES DE LA GRANDE VOIE
Sermon prononcé à l’occasion de l’inauguration du temple rénové Minh Thien Dao (Thanh An Tu), province de Binh Duong, 1-3 novembre 1966, par Nguyen Minh Thien, Dinh Phap de Minh Ly Dao.
Résumé
L’auteur ouvre son propos par une définition de la « Grande Voie » (Dai Dao), tirée du chapitre 25 du Tao Te King : « il existe une chose formée dans la confusion, née avant le Ciel et la Terre… je ne connais pas son nom, je l’appelle la Voie, et, forcé de lui donner un nom, je l’appelle Grande. » Cette Voie sans forme, première cause de l’univers, s’exprime au-dehors sous le nom de Vertu (Duc) — non au sens moral ordinaire, mais comme la « Vertu Suprême » coextensive à la Voie elle-même. Citant les traducteurs occidentaux de Lao Tseu (Pierre Salet, le Dr Wieger) et la comparaison de Glasenapp avec le Brahman hindou, l’auteur montre que le « Ciel/Souverain Suprême » confucéen, le « Dharma/Corps de Dharma » bouddhique et le « Voie/Vertu » taoïste désignent tous une même racine unique, sous des noms différents — et que, par loi naturelle, tout ce qui en procède doit finalement y retourner, comme la graine qui, après avoir donné tige, branches et fruits, redevient graine identique à la première. Il cite le Chau Dich Huyen Nghia de Minh Ly Dao sur les quatre vertus de l’hexagramme Kien (le Ciel), notant que l’étape finale, Trinh, « achève et restaure la bonne graine telle qu’auparavant » — image de tout changement (bien dich) retournant finalement à l’immuable (bat dich). Le bouddhisme et le taoïsme nomment ce cycle « les six voies de la réincarnation » ; le but du pratiquant religieux est d’échapper à ce cycle pour atteindre la permanence immuable — l’état d’Immortel ou de Bouddha.
Deux voies opposées au sein de la Grande Voie. La Voie comporte un aspect changeant, qui bouleverse sans cesse la vie humaine, et un aspect immuable, permanent, qui seul procure paix et bonheur véritables. La première voie suit le courant naturel de la Création, montant et descendant dans la peine ; la seconde va à contre-courant, menant à la paix du Nirvana. L’auteur cite un commentaire bouddhique de sa propre traduction, expliquant que le bonheur mondain est lui-même une forme de souffrance, étant impermanent et né seulement de la combinaison temporaire de causes et de conditions — c’est pourquoi le Bouddha n’a enseigné que la Vérité de la Souffrance, non une « Vérité du Bonheur ». La souffrance naît de l’Ignorance, opposée à la Nature de Bouddha ; l’éteindre et manifester cette Nature s’appelle « Illuminer l’Esprit et Voir sa Nature », réalisation du Nirvana — citant le maître Chan Chen-houei : « le Nirvana, étant non-né, engendre la Prajna ; la Prajna, libre de vues erronées, perçoit le Nirvana. »
L’effort de culture doit suivre la loi de l’évolution. Obtenir la sagesse de Prajna exige un effort soutenu, non un résultat immédiat. L’auteur illustre cette progression graduelle par la célèbre parabole du Fils Prodigue du Sutra du Lotus : un fils qui, ayant quitté enfant son père fortuné, erre des décennies dans la pauvreté, et, par hasard, mendie devant la demeure paternelle sans reconnaître son père ; celui-ci, reconnaissant son fils mais le voyant effrayé par sa propre opulence, ne révèle pas d’emblée leur lien. Il le fait engager anonymement pour nettoyer les excréments, le promeut peu à peu intendant à mesure que la confiance grandit, et ne révèle qu’à son lit de mort, devant toute la maisonnée, que cet ouvrier est en réalité son propre fils et héritier. Le père représente le Tathagata ; le fils représente les êtres sensibles, que le Bouddha guide de même progressivement, par des moyens habiles (upaya) adaptés à leur capacité, plutôt que tout à la fois — d’où la nécessité de ne jamais s’attacher rigidement à un seul « moyen habile » en perdant de vue l’unique Grande Voie qu’il sert.
Les Cinq Branches de la Grande Voie. L’auteur identifie cinq branches, correspondant chacune à une étape face à la souffrance, tels cinq échelons d’une même échelle, toutes convergeant vers la même libération ultime :
- L’Humanité (Nhon Dao) — se soumet à la souffrance (tung kho) : accepter naissance, vieillesse, maladie et mort, et les épreuves de sa condition, tout en remplissant fidèlement ses devoirs envers famille et société — comme enfant, parent, époux, maître, serviteur, frère et citoyen — sans se laisser briser par l’épreuve ni honteux de la pauvreté.
- La Voie des Esprits (Than Dao) — surmonte la souffrance (thang kho) : la voie du guerrier et du soldat, qui doit vaincre l’oppression et l’invasion, sécuriser la patrie et réprimer le désordre afin que le peuple vive en paix.
- La Voie des Sages (Thanh Dao) — endure la souffrance (tho kho) : assumer la mission de racheter la souffrance de l’humanité, jusqu’au sacrifice de soi — comme l’enseignement confucéen de « se tuer soi-même pour accomplir la bienveillance », ou comme Jésus acceptant la crucifixion en expiation des péchés du monde, par compassion sans limite.
- La Voie des Immortels (Tien Dao) — dissout la souffrance (giai kho) : une culture qui va à contre-courant du monde mais en accord avec le principe naturel, harmonisant esprit et énergie vitale pour briser tout attachement et atteindre la quiétude paisible du non-agir, puisque (selon la formule classique) « le cœur d’une seule personne est le cœur du Ciel et de la Terre ; le principe d’une seule chose est le principe des dix mille choses » — ainsi qu’en témoignent les récits de Tchouang-tseu sur des adeptes dont l’esprit concentré pouvait préserver un lieu de la maladie ou assurer une bonne récolte, faisant écho à la parole de Mencius selon laquelle le simple passage d’un Sage transforme pour le mieux ceux qu’il rencontre.
- La Voie des Bouddhas (Phat Dao) — transcende la souffrance (thoat kho) : allant plus loin encore, cherchant la libération de tout attachement, corporel ou cosmique, pour atteindre la Vraie Vacuité au-delà de la forme ; pourtant, les Bouddhas et Bodhisattvas, bien que libres, n’oublient jamais les êtres encore submergés dans la mer de souffrance, et se manifestent continuellement dans le monde pour les guider vers la même illumination — car, comme le dit l’adage, « l’esprit, le Bouddha et les êtres sensibles ne font aucune différence » — un être sensible qui se cultive devient Bouddha, égal au Bouddha, de sorte qu’il n’existe en vérité aucune différence essentielle entre eux. L’auteur ajoute que la souffrance elle-même ne doit pas être simplement évitée à tout prix — parfois il faut l’accepter comme « notre maître » (La douleur, c’est notre maître), citant le Thien Lam Buu Huan : seule l’épreuve aiguise la résolution et approfondit la réflexion, transformant le malheur en bénédiction et la matière en Voie.
Conclusion. Les Cinq Branches partagent un même but, guidant l’humanité par étapes vers la maîtrise complète et finale de soi-même et du cosmos ; chacun doit honnêtement évaluer son propre niveau et ses circonstances pour chercher l’étape d’étude appropriée, sans viser ni trop haut ni trop bas — illustré par les exemples de Tchouang-tseu sur l’anguille qui prospère dans les basses terres humides où le dos d’un homme souffrirait, et le singe qui se réjouit des hauteurs qui terrifieraient un homme sur une branche : chaque créature appartient à l’enseignement adapté à sa propre nature. Les pratiquants avancés ne doivent pas mépriser ceux qui en sont à une étape antérieure ; l’entraide mutuelle, non la rivalité doctrinale, est ce qui compte. Le véritable bonheur ne réside pas dans la dispute des théories mais dans le lien d’amour mutuel qui unit les hommes, s’efforçant ensemble de pratiquer la vertu, afin de bâtir un royaume partagé de paix — un avant-goût du Nirvana en ce monde même. Le sermon se conclut par des prières pour le mérite et la prospérité durable de Minh Thien Dao et de son temple nouvellement rénové.
Avec toute la sincérité du cœur.
