SUR L’ESPRIT (NOI VE CAI TAM)
NGUYEN MINH THIEN
Résumé
A. Définir le mot « Esprit » (Tam).
I. Sens physiologique. Il s’agit d’abord du cœur charnel, l’organe qui fait circuler le sang dans le corps ; l’auteur en décrit brièvement la fonction physiologique (sang oxygéné, circulation continue), notant que la défaillance du cœur, contrairement à celle d’autres organes, entraîne la mort instantanée.
II. Sens philosophique. Selon la pensée orientale, l’esprit engendre également la pensée ; la pensée occidentale distingue plutôt la raison (siège dans le cerveau) et le sentiment (siège dans le cœur), tandis qu’une autre école y voit tout provenir de l’esprit seul, le cerveau n’étant qu’un instrument distinguant le bien du mal.
III. Sens confucéen. Le but ultime du confucianisme est « préserver l’esprit et nourrir sa nature » (Ton tam duong tanh). L’auteur cite Maître Tcheng (« nature et esprit ne sont qu’un seul principe ; nommé selon ce que le Ciel donne, on l’appelle nature ; nommé selon ce qui existe en l’homme, on l’appelle esprit ») et Mencius (« la Voie n’est autre que chercher l’esprit égaré et le ramener »), avant de détailler trois méthodes confucéennes : l’auto-examen (tinh sat, examiner honnêtement ses propres pensées), la maîtrise et la répression (khac tri, trancher net les pensées mauvaises comme on coupe une racine), et la préservation-nourriture (ton duong, cultiver ensuite les pensées bonnes qui subsistent). Il cite enfin le Tam Tu Kinh (« au tout commencement, la nature humaine est fondamentalement bonne ») en précisant que ce « commencement » désigne non la naissance de chaque individu, mais l’origine même de l’humanité, étincelle de Lumière numineuse donnée par le Ciel, souillée seulement par le contact ultérieur avec ce monde.
IV. Sens taoïste. Le but ultime du taoïsme est « cultiver l’esprit et raffiner sa nature » (Tu tam luyen tanh). Le taoïsme distingue l’esprit agité (turbide) de l’esprit apaisé (pur), et nomme le premier « l’Âme Errante » (Du Hon), citant un long passage du Livre des Mutations sur la distinction entre l’âme éthérée (hon), transmigrant sans fin à travers les existences, et l’âme corporelle (phach), liée au corps et périssant avec lui. L’auteur cite ensuite le Kinh Huynh Dinh (« l’esprit est le souverain, roi des cinq viscères… la Voie tient fermement le soi, et l’esprit devient lumineux ») pour expliquer que « cultiver l’esprit » consiste précisément à maîtriser cette Âme Errante avant même qu’elle ne s’agite, afin de laisser l’Esprit Originel se manifester clairement.
V. Sens bouddhique. Le but ultime du bouddhisme est « illuminer l’esprit pour voir clairement sa nature » (Minh tam kien tanh), selon la formule de Bodhidharma : « pointer directement le cœur humain ; qui voit sa nature devient Bouddha. » L’auteur distingue quatre niveaux d’esprit : le cœur de chair ; l’esprit conditionné et réflexif (naissant en dépendance des conditions extérieures, disparaissant avec elles) ; l’esprit accumulateur (la conscience Alaya, emmagasinant des semences formées par l’habitude, qui rendent une action toujours plus facile à répéter) ; et enfin le Véritable Esprit, non né et non détruit, appelé aussi Esprit de Vraie Ainsité, Bodhi, Nature de Parfaite Illumination — substance originelle rarement exposée de façon cohérente dans les écritures, que chacun doit approfondir par soi-même.
B. Discours sur la substance originelle du Véritable Esprit.
I. Discours général. L’auteur distingue nettement « substance originelle » (bon the) et « corps physique » (than the) : le corps physique, matériel et périssable, diffère radicalement de la Substance Originelle, immatérielle et éternelle, que le Bouddha appelle « le corps de vajra indestructible ». Il faut donc, en lisant les Trois Enseignements, ne jamais confondre « corps » avec le corps physique ni « esprit » avec le cœur charnel : les deux mots renvoient en réalité à cette même Substance Originelle. Puisque cette Substance, sans forme, demeure inconcevable et indicible en elle-même, l’auteur explique qu’on peut néanmoins l’inférer à travers ses fonctions observables — comme on infère la présence d’une lampe à la lumière qu’elle projette, même sans la voir directement — ainsi les passions et désirs qui s’agitent en nous attestent l’existence de cet esprit, dont les Fondateurs des Trois Enseignements nous ont enseigné qu’il peut devenir aussi bien être ordinaire, Sage, animal ou Bouddha selon ses propres actes.
II. Discours particulier. Le confucianisme nomme cette Substance Originelle Nature rationnelle, Connaissance Innée, Nature mandatée par le Ciel — n’en discutant que la fonction, sans en préciser la substance même. Le taoïsme la nomme Esprit de la Voie, Esprit Céleste, Lumière numineuse ou Lumière dorée, citant un poème de Shao Yung sur l’Esprit Céleste résidant, immobile, à l’instant précis où le premier trait yang s’éveille au solstice d’hiver, avant même que les dix mille choses n’aient pris forme — l’auteur y retrouvant la triple genèse déjà décrite au premier chapitre : le Faîte Sans Bornes, le Faîte Suprême, et enfin le Faîte Auguste où se rencontrent yin et yang réunis. Le bouddhisme, enfin, tient un discours plus subtil encore, citant le Sutra Shurangama (« l’Esprit du Sein du Tathagata fait soudain surgir fleuves, montagnes, continents et tous les phénomènes conditionnés ») et le Traité du Réveil de la Foi dans le Mahayana (« l’Esprit de Vraie Ainsité est la substance même de l’unique royaume du Dharma »), tout en précisant que cette Substance bouddhique, dépourvue de toute forme, se distingue des « substances premières » de la philosophie ou des doctrines hétérodoxes, encore prisonnières de la forme conventionnelle — le Traité des Cent Vers (Bach Luan) rappelant que « ce qui est réfuté n’est que la vue erronée elle-même, non quelque chose de réellement existant » : ni l’attachement à l’existence, ni l’attachement au pur néant, ne rendent compte de la vérité, sous peine de tomber, selon les écritures, dans « la faute de s’attacher au vide ».
Conclusion. Se cultiver vers la libération, c’est chercher l’accord et l’union avec cette Substance Originelle. L’auteur rapporte avoir fait graver, à l’entrée du temple de Tam Tong Mieu, ce distique résumant son enseignement : « la forme antérieure à la forme n’est pas forme — alors seulement l’esprit atteint la quiétude ; le principe du vide n’est pas vide — alors seulement la nature commence à se purifier », signifiant que la Substance Originelle de tous les êtres n’est ni forme ni vide au sens ordinaire, et que seule la Voie du Milieu permet de s’unir à elle — c’est en ce point unique, conclut-il, que convergent véritablement les Trois Enseignements.
Avec toute la sincérité du cœur.
NGUYEN MINH THIEN
